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"Contre Formol ou la Folie des Formes"

Présentation du Catalogue de peintures de Gérard CAVAZZA

par Bruno LAVILLATE (©) le 17 octobre 2004


 

Contre Formol

ou

La Folie des Formes

 

Alors du désordre, après.

 

Des brisures, des morceaux, des bouts, des coupures, des lignes en pointes, pointes à large base, des eaux et liquides figés, éparpillés, des dimensions nouvelles, d'autres en dessous, d'autres en dessus.. Comme un grand coup de pied dans une œuvre de Vasarely ! On n'est pas loin d'un désordre, d'un chaos, d'un éparpillement, d'un fatras que l'on foulerait à terre. Pas si près non plus d'un ordre, d'une organisation, d'un ordonnancement, d'une structure qui ne porterait pas son nom.

 

Me semble-t-il, tout l'intérêt de l'œuvre de Cavazza tient en cela : qu'il y aurait un ordre au désordre, une sorte de disposition naturelle à un arrangement qui ne porterait pas son nom. Qu'il y aurait, au bordel près de première apparence, la formation d'un lieu pictural – que l'on appelle Œuvre – relativement aménagé, presque calme. Une espèce d'harmonie dysharmonique, quoi ! Disons-le la peinture de Cavazza est tangentielle ; elle bordille deux mondes qui ne se supportent pas. Celui issu de l'aménagement géométrique hérité de Vasarely, l'autre issu de je ne sais où et qui lui appartiendrait en propre. Qualifions-le d'emblée d'éclature, nouveau petit mot désignant à la fois l'éclat comme projection et l'éclat comme résultat d'une brisure, cassure, fracture, rupture.

 

D'où la difficulté de notre regard. Il appartient à notre œil d'assurer la collure, l'apprêt nécessaire à l'après casse. Ce qui me plaît chez cet artiste, ce n'est pas l'esthétique des formes, esthétique que l'on retrouve ici et ailleurs, chez tant d'autres quand ils peignent des éclatés. Ce qui accroche l'œil, c'est précisément le ramassis, non pas ce qui est éclaté initialement, mais les restes, résidus, rognures des formes que l'on est contraint – sous peine de ne rien comprendre émotionnellement – de recomposer. Par notre regard. Par notre sensibilité. Parce que ça coupe. Sinon, ça coupe ! Ca pisse, peut pisser le sang.

 

Des épluchures de formes, voici ce qui est esthétique, authentiquement esthétique, chez Cavazza.

 

Lorsqu'il pousse à fond l'épluchure de forme, elle transperce la nuit. Zèbre la nuit. D'un seul coup. La fend. C'est la forme même quand ce qui est sur fond noir, tout noir, soudain perfore la matière et éclaire la noirceur. Il y a de l'épluchure de jour, des morceaux de jour, des bris de jour, des cassures de jour, des p'tits bouts de jour qui flashent sur toile de fond. Et qui se tirent. C'est l'insomnie qui met en forme quelques zébrures et quelques zébrures qui informent la nuit qu'elle est noire pour celui qui la remue à tour de bras, en pensant à demain. Matin, demain.

 

Henri Michaux n'est pas loin. Il nous sert de près pour comprendre Cavazza. Pourtant, curieusement, paradoxalement, aucun rapport entre ces deux manières de peindre le corps d'une œuvre. Et pourtant, tentative identique de composer et rassembler ce qui est épars. Le premier colle, le second coule (Voyez les silhouettes somptueusement effilochées de Michaux qui dégoulinent d'un monde vers un autre, d'un haut vers le bas ; et incroyable, d'un bas vers le haut !)

Deux mondes donc qui s'habitent l'un dans l'autre. Se supportent tant bien que mal. Un monde du chaos et du désordre, un monde de l'ordre et de l'harmonie. (Parfois un visage qui pointe son nez, on ne sait pas trop pourquoi, un visage qui n'a rien à foutre ici, qui n'intéresse que l'artiste, visage dont on se moque.) Nous on aime mieux les silhouettes évoquées sur les petits formats – qui ne sont justement pas des éclatés – des ombres qui se baladent et tortillent du cul, ombres qui se lâchent et se laissent aller à leur forme. On les dirait souvent au bord d'un quai. Qui tapinent, lèchent le trottoir, sucent la nuit lorsqu'elle vient se promener.

 

Et puis, je ne suis pas sûr de moi. De ce que je viens de dire, parce que l'œil ne recompose pas ce qui est épars, les morceaux rouge, orange, bleu, les bouts et brisures, quelques rognures, une dizaine d'éclats de formes. Pas sûr. Car je crois que l'œil qui regarde des épluchures de formes faire œuvre chez Cavazza prend ce que l'artiste impose, recompose. Expose à notre regard. Au fond, notre œil est embarqué dans un spectacle de formes qui est déjà rétabli, comme un texte que l'on aurait traduit. Oui, l'essentiel est là : nous faire croire qu'il appartient au spectateur d'assurer la synthèse des formes bordélisées – mais précisément bordélisées avec science – alors que tout est déjà posé. Pro-posé. Ex-posé. Mis en forme. En cela la peinture est bien l'art de l'illusion par excellence. Heureusement car cette illusion est la propre vérité de l'art : que du chaos soit exposé et nous croyons pouvoir lui redonner un semblant d'ordre ! Tu parles ! L'ordre est dans son absolue présence sous nos yeux. Et nous, nous croyons que nous faisons œuvre en essayant d'y ajouter une harmonie, un agencement, presque un équilibre. Nous devons admettre notre faiblesse, reconnaître la force de l'artiste, supposer que tout est déformé alors que l'œuvre est achevée, déjà achevée, tout achevée. Notre regard est au surplus ; il est du stock que notre esprit met en valeur pour lui donner l'illusion de sa puissance.

 

Chez Cavazza, nous sommes eus. Eus par son talent de nous faire croire en notre possibilité de faire œuvre à partir de ces épluchures de formes, de ces éclatures, de prendre des vessies pour des lanternes, un trop plein de formes pour un trop plein de chaos. Une sous exposition d'informes formes pour une surexposition de formes informelles. Tout est contraire. Sa force d'artiste est là : nous dire que nous sommes des artistes, des créateurs, alors que nous sommes de simples spectateurs engagés à ne pas croire ce qu'il nous peint, à croire ce qu'il ne nous peint pas.

 

Je sais que bien des commentateurs s'interrogent sur pourquoi peint-il – ou peindrait-il – comme cela plutôt qu'autrement ? Si de son enfance, l'on trouverait quelque expression de refoulement, une force cachée qui expliquerait l'apparent bordeliforme qui préside à sa création, un acte traumatique primordial dont on apercevrait les traces – justement éparpillées – au cœur de l'œuvre ? Aucun intérêt. Les années 70 sont passées, et la psychanalyse – que j'admire par ailleurs pour certains de ses schémas herméneutiques et heuristiques – ne nous apprend rien. Ici, rien. En revanche, ce qui est connaissable chez Cavazza, et chez tout artiste de la forme, c'est le fait, ou plus exactement, le phénomène. L'apparaître qu'il nous est donné de voir. D'observer. De ressentir. De croire, même.

 

Or, au delà, il nous faut dire que ce qui est mis en œuvre, et par conséquent qui fait œuvrequi fait une œuvre – derrière ces deux mondes incompatibles du chaos et de l'harmonie, n'est ni plus ni moins que le rapport que l'artiste entretient avec la vérité, son apparence, et pour reprendre un concept littéraire, sa réception. Cavazza nous mène-en-forme, de la même manière que l'on nous mène-en-bateau. Et c'est pour moi un compliment. Le seul et vrai compliment que l'on doit adresser à un artiste : à savoir que ce qu'il nous présente n'est jamais ce que nous croyons qu'il représente. La réussite de l'œuvre de Cavazza – du moins à ce jour, pour la suite on verra – tient en cela : que les brisures, les morceaux, les rognures, les bouts, les casses, les bris, sont des vérités qu'il a recomposées, des vérités de sa propre vie, de ses propres angoisses, de ses propres doutes – mais à la limite, on s'en tape – des vérités à part entière auxquelles il a trouvé un sens. Un sens interdit, souvent, qu'il détourne d'une impasse.

 

Derrière le message de désorganisation apparente de son espace et de son univers mental, probablement mental, se cache celui plus profond que les brisures, les morceaux, les rognures, les bouts, les casses, les bris, ne sont jamais perdus. Que tout ce qui est brisé, cassé, rogné, est digne d'intérêt, que tout peut être recomposé, réajusté, que tout doit être reformé. Informé d'une nouvelle vie. D'un nouveau sens. Pour un nouveau regard.

 

Absolument certain de ce que j'avance ici. Toute l'œuvre de Cavazza n'a aucun sens si l'on n'admet pas le postulat suivant : tout résidu est à lui-même sa propre vérité et autorise à la reconstruction. Les commentateurs habituels pensent que notre artiste est pessimiste. Mon cul ! C'est le plus optimiste des artistes que je connaisse ! Seul problème : il ne le sait pas lui-même. Occupé qu'il est à ramasser, à recomposer, proposer des formes en toute liberté pour lui – et paradoxalement toute aliénation pour nous – Cavazza ne voit pas, ou ne veut pas voir, ce qui est chez lui un jeu. Jeu de miroir d'une vérité. D'une vérité qui ouvre un autre monde. Sur un autre monde, plus intérieur, plus profond, plus équilibré. Ce que nous peint Cavazza ne se rattache en rien à une quelconque abstraction, à quelques vagues réminiscences de lyrisme post moderne, à une forme déguisée de constructivisme, à une sous manière de peindre "cubique" – par moment des espaces de peinture ressemblent à du Braque ! Non, ce que peint Cavazza, c'est un jeu de vérités proposées et dont nous disposons à notre guise.

 

Il nous dit : vous voyez, je vous propose cela plutôt que ceci, à la place de. En réalité il impose cela plutôt que ceci, c'est-à-dire qu'il nous expose du lointain plutôt que de l'ici-près. En cela peut-être l'œuvre de Cavazza est difficile d'accès, puisque son esthétisme vient de l'excès de distance qu'il nous propose après avoir recomposé des formes à partir de formes qui n'en étaient plus. Plus en apparence. Nous savons qu'elles étaient pourtant des formes à part entière, des formes totales, des formes près desquelles nous serions passés sans nous arrêter. Sans les voir, ni les toucher ni les prendre en esprit, en émotion, en cœur.

 

Alors du désordre, après ?

 

Point de désordre. Point de dislocation. Point d'éparpillement. Mais une cohérence. Mais une adhérence. Mais une totalité. Le point de vue sur le monde de Cavazza est un point de vue remarquable. Voulons dire, nous, que ce point de vue oblige à la hauteur, à de l'embrasement, à de la prise en main de formes qui nous étaient données, au départ, comme sans finalité, sans destination, sans issue. C'est pourquoi…

 

…j'invite celui qui regarde l'œuvre de Cavazza à se mettre loin des toiles – y compris pour les petits formats – afin de laisser aller son regard à l'unité qui se dégage de la nouvelle forme née des formes qu'il a rassemblées et organisées après – je le suppose – les avoir piétinées et foulées à la force de la mémoire. Car il se souvient des formes, l'artiste ! Des formes initiales, primitives, des formes préformées dont la vérité est absolue ! Pourquoi ? Parce qu'elles sont des reflets d'une autre vérité qu'il a perdue, d'une vérité plus vraie que nous avons perdue, et dont les ombres fourmillent jusque dans le fond de notre corps, en creux d'œil. Ces toiles sont des illusions de vérité. Donc de vraies toiles. Et parce qu'il est un vrai artiste, il se bat à la vérité près pour une vérité plus lointaine, plus haute, plus belle. Tiens Platon ! Un bout de la caverne et de son mythe, en pénombre, qui passe à la lumière et que nous devons saisir pour mieux comprendre.

 

A la manière de Platon, il nous oblige à sortir de la caverne, à ne plus être fasciné parce que ce ne sont que marionnettes. Nous contraint, il nous contraint à sortir, à voir le soleil en face, à voir les vraies vérités, à les prendre en pleine gueule. Nous pousse, il nous pousse à saisir par le cou les marionnettes qui servent à produire des ombres qui se reflètent sur la paroi d'une caverne qui est notre monde. Nous attache, il nous attache au détachement de l'illusion et tâche de nous cacher de l'erreur. Il nous prévient de l'erreur, voici le fond de l'œuvre de Cavazza. Nous dit, il nous dit qu'il a reconstruit une vérité, la vraie, en usant de ses lambeaux que l'on croyait perdus à jamais et qui ne demandaient qu'à revivre.

 

Son œuvre n'appartient à aucune École. Les épluchures de forme qu'il nous présente font semblant d'être accrochées à de l'Histoire de l'Art. Et elles le sont, mais point dans le commentaire traditionnel des critiques d'art qui rattachent à tout, c'est à dire à rien, incapables de penser par eux-mêmes un nouvel ordre esthétique. Oui, elles le sont alors en ce qu'elles n'existent que dans leur recomposition. Avant, ne sont pas. Après, sont. Avant, mortes. Après, vivantes. Avant, marionnettes. Après, je ne sais plus…

 

…parfois j'ai vu Cavazza se promener avec une espèce de poupée, peut-être une peluche. C'est que l'artiste était en train de chercher un peu de vérité…

 

…au café, alors qu'il pleuvait en toute légèreté juste avant la tombée du matin, Anne m'avait dit l'avoir vu repasser les bras vides et le regard lourd de ce qu'il avait enfin trouvé.

 

 

© Bruno Lavillatte
(Philosophe, Historien et Critique d'Art)

Le 17 octobre 2004

 

Bar "Les Années Vin"

Puis "Le Haut Coudray"

 

Pour Gérard Cavazza

 


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